La deuxième rencontre du Club de Philosophie de l’Université de Douala s’est tenue le mercredi 23 janvier 2019 dans la salle P 15. Pour cette rencontre, le Professeur Emmanuel Malolo Dissakè a abordé avec son auditoire la pensée du Professeur Fabien Eboussi Boulaga, récemment disparu mais dont l’œuvre ne cesse de nous interpeller.

L’orateur va d’entrée de jeu situer son propos sous le signe de l’hommage en rappelant que le regretté était non seulement son maitre, mais également, le plus grand penseur africain vivant. La conférence avait alors pour but, on le voit bien, de présenter la philosophie de l’auteur de la crise du Muntu et le conférencier choisira de le faire à partir d’un centre nerveux, c’est-à-dire, de ce qui, à son sens, en constitue l’unité, malgré l’apparence de diversité et d’éclatement de cette pensée tout aussi originale que subtile : le « défi de la subjectivité ». Il s’agit, comme il l’a dit, d’identifier le « fil d’Ariane » du déploiement de la pensée du Maître de Yorro.

Pour comprendre cette pensée réputée pour être la fois séduisante et difficile, il faut se souvenir qu’Eboussi Boulaga a su tirer profit d’une formation pluridisciplinaire qui fera de lui l’orfèvre du concept connu de tous, mais aussi un intellectuel qui maitrisait avec une aisance égale des disciplines telles que la philosophie du langage, la métaphysique, la logique, la philosophie antique, l’anthropologie ou les lettres classiques. L’auteur de Christianisme sans fétiche ne s’arrêtera pourtant pas à ce bilan déjà élogieux : il écrit et parle l’anglais, le français, le grec, le latin et l’allemand. On comprend, au regard de ce qui précède, qu’exposer une pensée aux sources si plurielles ne va pas sans difficultés. La première est celle des thèmes abordés : ils sont divers et variés (philosophie, anthropologie, sociologie, histoire, théologie, politique, etc.), ce qui pourrait laisser penser, on l’a déjà dit, à un éclatement de la pensée dans des directions incommensurables.

Au contraire, l’analyse du Professeur Malolo Dissakè consistera à montrer que cette diversité témoigne de l’effort de répondre à une seule et unique question : comment être soi ? Parce que la modalité de l’espace est particulièrement présente chez Eboussi, cette question centrale se précise en celle du comment être du Nègre/du Muntu, de l’homme dans sa condition d’africain. C’est cette question qui se positionne comme le moteur originel et terminal de la pensée d’Éboussi Boulaga, ce depuis 1968 avec la publication du « Bantu problématique » dont le concept témoigne de la difficulté (à l’époque et encore aujourd’hui) de rapprocher philosophie et africanité en une seule idée. Pour couvrir tous les champs que cet auteur va explorer, cette interrogation centrale va se diversifier en un certain nombre de questions qui devraient caractériser l’horizon réflexif du Muntu et dont voici les exemples les plus significatifs : comment être soi et être philosophe ? Comment être soi et être chrétien ? comment être soi et être citoyen ?

Mais selon le Pr. Malolo Dissakè, Éboussi Boulaga n’approche pas cette question du point de vue de la race ou du peuple comme l’ont fait bon nombre de commentateurs de Tempels (dont La philosophie bantoue sert de prétexte à Éboussi Boulaga). Il se concentrerait plutôt sur la question de la subjectivité en posant la question du rapport de l’Afrique à la philosophie d’un point de vue personnel. C’est de cette manière que le Pr. Malolo Dissakè peut affirmer que « Le bantu problématique » condense l’ensemble de la philosophie d’Éboussi Boulaga dont il présente l’unité autour de certains points essentiels, notamment la critique de la domination (qui donnera les développements politiques), la critique du christianisme missionnaire (qui accouchera des réflexions à propos de la théologie en contexte et du point de vue africain), et enfin la critique de la réception de Tempels (qui annonce la critique de la place des intellectuels et de leur responsabilité dans le devenir du Muntu, responsabilité qui retrouve de nouveau la question de la subjectivité puisqu’elle se dit chez Éboussi Boulaga nécessairement au singulier, c’est- à-dire à la première personne).

La deuxième difficulté est celle de la méthode – le philosophe semble utiliser une méthode qu’on pourrait qualifier d’immanente, en tant qu’elle fait corps avec son objet et ne procède pas depuis la « hauteur » que confère l’assurance théorique de l’a priori. Une telle méthode ne fait donc pas fi des exemples, c’est-à-dire de l’histoire, de la confrontation avec les faits. En cela, la méthode d’Éboussi Boulaga peut être dite dialectique (dans le sens que la tradition confère à ce terme). L’orateur y retrouvera les influences de l’hégélianisme et de la phénoménologie tout autant que du platonisme et de l’aristotélisme. Par ailleurs, la question ainsi disséquée exige de son auteur un engagement dans lequel se décèle une autre influence : celle du stoïcisme. En effet, le conférencier explique que l’engagement du « philosophe du Muntu » n’est pas, comme on le voit bien souvent chez les intellectuels africains, un engagement idéologique ou de la déresponsabilisation. C’est un engagement conséquentialiste, celui de la responsabilité et de la reprise de soi.

Les considérations thématiques et méthodologiques ci-dessus montrent bien comment apparaît et se pose la question de la subjectivité dans l’œuvre d’Éboussi Boulaga. Il ressort du propos du Pr. Malolo qu’elle s’enracine dans la problématique de l’identité dont Éboussi Boulaga nie l’évidence, c’est-à-dire le caractère nécessairement donné, c’est-à-dire encore, nécessairement subi, pour l’ouvrir à la question du vécu et imposer donc la question de la responsabilité de son être y compris devant soi-même et devant autrui. Ainsi, la réflexion d’Éboussi Boulaga se positionne immédiatement comme ouverte sur l’être et non enfermée dans une prison que La crise du Muntu nomme par exemple « la tradition ». Et dans le rapport avec la réflexion amorcée en 1968 à propos du rapport de la philosophie à l’africanité du Muntu, cette question prend un triple accent selon le Pr. Malolo Dissakè.

Il s’agit premièrement de s’approprier la discipline philosophique, c’est-à-dire faire en sorte qu’elle ne soit plus justement une discipline mais un vécu qui fait corps avec la réalité africaine loin du dogmatisme livresque. Il s’agit deuxièmement et sur le plan général de la posture intellectuelle de l’intellectuel, de sortir de l’exotique et à être capable de parler de soi – à vrai dire, un tel développement n’est que le prolongement de la première attitude que diagnostique le conférencier. Enfin, il s’agit troisièmement de ne plus subir le christianisme comme religion de l’autre venue du dehors, mais de le prendre sur et avec soi dans une relation et une intégration qui le fait nôtre, l’idée étant non seulement de libérer cette doctrine particulière de son potentiel de domination mis en exergue par son existence missionnaire, mais également de réinventer notre rapport à Dieu et à la transcendance. La philosophie d’Éboussi Boulaga apparaît ainsi comme un projet total qui porte sur l’existence africaine en tant que telle et interroge les modalités de cette dernière pour en libérer le potentiel subjectif, c’est-à-dire également le potentiel critique, l’idée étant comme l’a soutenu le conférencier d’amener le bantou à sortir de son existence problématique, à « prendre en charge sa propre vie, son propre monde » à « organiser sa vie dans la cité », à « endosser ses propres croyances » et à « donner sens à son propre univers ».

L’articulation de tous ces projets justifie-t-elle alors qu’on puisse parler de la philosophie d’Éboussi Boulaga comme d’un système ? En répondant à cette question par l’affirmative, le conférencier se rend compte que la portion du système dévolue à la philosophie apparaît comme bien maigre, d’où les critiques que certains ont cru devoir adresser au philosophe de Yorro. En réalité soutient finalement le Pr. Malolo Dissakè, c’est se méprendre sur la signification et la portée de l’œuvre d’Éboussi Boulaga que d’adopter un tel point de vue réducteur qui veut enfermer la philosophie dans un faire et discours spécifiques desquels il serait impossible de s’extraire sous peine d’être frappé d’anathème. La reconstruction qu’expose le conférencier, plaide en faveur d’une telle interprétation. Or en agissant de la sorte, Éboussi Boulaga nous montre, de l’avis du Pr. Malolo Dissakè, qu’il est toujours possible de faire autrement qu’hier et de prendre résolument en main les clefs de son destin pour décider véritablement du sens de sa vie. Autrement dit, Éboussi Boulaga s’est fait théoricien et en même temps exemple de sa philosophie de la subjectivité.

J. H. NGON BIRAM

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