Dans le cadre de la relance de ses activités pour l’année 2019, le Club de Philosophie de l’Université de Douala a reçu le Dr. Joseph Hubert Ngon Biram.Pour cette conférence inaugurale, ce dernier a entretenu l’auditoire au sujet du thème de « La métaphysique des propriétés naturelles ». La question fondamentale du Dr. Ngon Biram était celle de savoir quelles sont les propriétés de la nature. Autrement dit, le conférencier s’est proposé de répondre à la question de la nature des propriétés de la nature.

Le propos, qui s’est déroulé suivant un plan tripartite, a consisté pour l’orateur, premièrement à déblayer le terrain pour préparer l’introduction du problème proprement dit et à présenter ensuite les deux grandes positions au sujet de la question fondamentale de son propos, à savoir la position de la métaphysique humienne et la position de la métaphysique dispositionnaliste.

Pour ce qui concerne le premier moment de l’intervention, il a surtout consisté en une série de distinctions et de définitions qui balisaient le terrain du conférencier en situant son propos dans un cadre doublement déterminé par deux rigoureuses bornes : l’une étant la science et l’autre la philosophie. C’est ainsi que le Dr. Ngon Biram a situé son propos dans le cadre de la métaphysique des sciences, encore appelée philosophie de la nature, qui forme avec l’épistémologie (c’est-à-dire la réflexion sur le fonctionnement des théories scientifiques), les deux bras de la philosophie des sciences. Une telle discipline revêt certaines spécificités dont les plus marquantes sont premièrement l’idée d’une interpénétration et donc d’une dépendance nécessaire entre science et philosophie de sorte que, comme l’a soutenu le conférencier, la philosophie sans la science apparaît comme vide, tandis que la science sans philosophie se présente comme aveugle; et deuxièmement un certain optimisme théorico-pratique pour ce qui concerne la possibilité pour la science de dire le monde. En effet, la métaphysique des sciences tient que la science peut connaître le monde et est d’ailleurs le moyen privilégié de le connaître, sauf qu’une telle connaissance est limitée par deux côtés : d’abord par le fait que le savoir scientifique est en progression continue, c’est-à-dire que le chemin de la connaissance est toujours ouvert, et ensuite le fait que la connaissance de la nature issue de la science ne se présente pas sous le modèle d’une connaissance unifiée, mais comme parcellaire, nécessairement liée aux avancées disparates des domaines scientifiques particuliers, d’où l’importance de la philosophie qui unifie ces différents savoirs en un modèle théorique qui lui sert d’arrière-plan réflexif. De là provient l’idée d’une métaphysique des sciences ou d’une philosophie de la nature. Ce faisant, l’orateur a soigneusement tenu à distinguer une telle discipline des approches ésotériques et mystiques comme par exemple la sorcellerie. La métaphysique des sciences apparaît donc comme une métaphysique (en ceci qu’elle se donne pour objectif de reconstruire une superstructure théorique des résultats de la science en les unifiant dans un système rationnel de réflexion) scientifique (la philosophie qu’elle propose ne fait pas fi des résultats de la science mais s’en inspire abondamment au contraire) réaliste (en tant qu’elle entend dire le monde tel qu’il est, c’est-à-dire tel qu’il nous est possible de le percevoir dans l’effectivité de son déploiement phénoménologique).

Dans le deuxième moment de son intervention, le Dr. Ngon Biram a présenté la première position au sujet de la question de savoir quelles sont les propriétés naturelles des objets de la nature. Cette première position est celle de la métaphysique humienne qui part de l’idée de David Hume selon laquelle la causalité naturelle n’est en rien nécessaire mais absolument contingente, les objets de la nature étant indifférents les uns des autres et n’entretenant donc aucune relation de nécessité entre eux. Son postulat de base est que l’espace et le temps existent comme données dans lesquelles se situent les objets comme des points sur un tableau. Dans une telle optique, les propriétés constitutives du monde – les propriétés naturelles donc – ne sont pas relationnelles – c’est-à-dire liées à l’interaction des objets – mais qualitatives – c’est-à-dire liées de façon intrinsèque aux objets eux-mêmes dans leur constitution. Le grand défenseur contemporain de cette idée est le philosophe américain David K. Lewis.

Comme l’a montré le conférencier, une telle position a plusieurs implications. En tant qu’elle réfute l’idée de l’existence d’une nécessité dans la nature, la métaphysique humienne tient a minima que les prédictions de la science n’ont rien d’assuré, d’où une « humilité » à observer par rapport à ses résultats, et a maxima que la science est incompétente à nous dire quoi que ce soit à propos du monde qui ait valeur de nécessité, d’où un scepticisme par rapport à ses résultats, vision que le conférencier ne partage pas.

Le dernier moment de l’intervention consista donc à proposer une alternative à cette position : c’est ce que le Dr. Ngon Biram trouve dans la philosophie de Michael Esfeld. Ce dernier professe une métaphysique substantiellement différente de celle humienne et pour laquelle les propriétés de base des objets de la nature ne sont pas catégoriques (qualitatives) mais relationnelles, d’où l’idée de disposition.

Cette dernière signifie que les objets possèdent des qualités intrinsèques certes, mais qui ne viennent à l’existence, c’est-à-dire à l’effectivité de leur déploiement, que sous certains rapports et sous certaines conditions par lesquelles elles sont actualisées. C’est pourquoi de telles propriétés sont seulement des dispositions, c’est-à-dire des pouvoirs, des capabilités. Une telle métaphysique suppose que ce qu’il y a de fondamental ce n’est pas l’existence des objets sous le mode monadologique mais l’interaction entre ces derniers au sein de l’espace-temps et sous l’effet des différentes forces que sont la force électromagnétique, la force gravitationnelle, la force forte et la force faible, s’appliquant aux particules élémentaires des objets que sont les leptons et les quarks, cet ensemble théorique constituant lui-même l’ontologie primitive de la métaphysique dispositionnaliste.

Un tel point de vue restaure l’existence des lois (surtout dynamiques) de la nature niée par la métaphysique humienne, en tant que ces dernières sont conçues comme faisceau concordant de conditions pratiques menant à l’actualisation nécessaire de certaines dispositions des objets. Autrement dit, placés sous certaines conditions, les objets de la nature actualisent nécessairement certaines dispositions qui sont inhérentes à leur nature mais qui ne peuvent venir à l’existence, c’est-à-dire à la manifestation effective, qu’au contact de ces conditions, d’où l’importance des relations entre objets, à la différence du point de vue atomiste de la métaphysique humienne.

La métaphysique dispositionnelle est donc une métaphysique de la relation qui suppose l’existence d’une ontologie primitive et professe la capacité de la science de dire (progressivement) la réalité du monde : c’est le réalisme structural ontologique défendu par Esfeld, qui remplace le scepticisme de Hume par un optimisme dans l’affirmation de la possibilité pour la science de nous dire la réalité.

Jean Éric Bitang, Douala le 17 janvier 2019.

Pour approfondir la réflexion :

David Hume, Traité de la nature humaine (1739), « Livre I », trad. franç. Ph. Baranger et Ph. Saltel, Paris, Flammarion, 1999.

David K. Lewis, De la pluralité des mondes (1986), trad. franç. M. Caveribère et J.-P. Cometti, Paris/Tel-Aviv, Éditions de l’éclat, 2007.

Michael Esfeld, Physique et métaphysique. Une introduction à la philosophie de la nature, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012.

Claudine Tiercelin, Le ciment des choses. Petit traité de métaphysique scientifique réaliste, Paris, Ithaque, coll. « Science et métaphysique », 2011.