Il est des moments dans la grande marche des peuples où l’Histoire, lasse de ses propres fureurs, semble retenir son souffle. La poignée de main, ce 27 juin à Washington, entre les ministres Thérèse Kayikwamba Wagner de la RDC et Olivier Nduhungirehe du Rwanda, fut un de ces instants. Sous l’égide impériale d’un Donald Trump se posant en pacificateur du monde, un accord fut signé, une promesse faite pour éteindre un brasier qui, depuis trois décennies, consume l’âme et les terres de l’Est congolais. Mais lorsque les signatures sèchent et que les applaudissements s’éteignent, l’esprit observateur ne peut s’empêcher de sonder la nature de cette lumière nouvelle. Est-ce l’aube véritable ou le fugace éclat d’un météore dans une nuit qui demeure ?
L’architecture de cet accord se veut solide, bâtie sur cinq piliers qui sonnent comme les commandements d’une paix retrouvée : respect de l’intégrité territoriale, cessation des hostilités, désengagement, désarmement des groupes armés, et enfin, la promesse d’une coopération économique. Sur le papier, la cathédrale de la paix est dessinée avec une ambition louable. Le président Tshisekedi y voit « un tournant décisif », une « nouvelle ère de stabilité ». Pourtant, comme le souffle avec une sagesse prudente son porte-parole, Patrick Muyaya, « beaucoup reste à faire ». Car une paix décrétée n’est pas encore une paix habitée.
Le véritable drame de cette pièce se joue dans les silences du texte. Le nom du M23, ce groupe armé qui tient Goma et Bukavu et dont l’ombre portée de Kigali n’est un secret pour personne, n’est que timidement mentionné, relégué aux limbes d’une autre médiation. Comment peut-on panser une blessure en feignant d’ignorer le fer qui l’a ouverte ? C’est là que le scepticisme, ce compagnon fidèle de l’Histoire, s’invite à la table des célébrations. Les habitants de Goma, habitués aux trêves aussi vite rompues qu’annoncées, craignent que cet accord ne soit qu’un « geste symbolique » de plus, une chorégraphie diplomatique exécutée bien loin des collines ensanglantées du Kivu.
Et puis, il y a l’âme de la terre elle-même, ce sous-sol gorgé de cobalt et de coltan, ces minerais qui alimentent les rêves technologiques du monde et les cauchemars de la région. La ministre Kayikwamba s’est empressée de le jurer sur l’autel de la télévision nationale : cet accord « n’a rien de bradage de nos ressources ». Elle affirme qu’aucune provision économique n’y figure, que le texte ne fait que créer un « environnement propice » aux affaires. Noble intention. Mais l’esprit ne peut s’empêcher de s’interroger : dans une région où chaque colline est un trésor et chaque trésor une malédiction, une paix durable peut-elle réellement s’édifier sans régler la question fondamentale de la prédation des richesses ? Le volet économique, « peu détaillé » selon les observateurs, reste le grand non-dit, le cœur potentiellement malade de cette paix naissante.
Ainsi, cet accord de Washington apparaît comme une œuvre tourmentée. Il porte en lui la lumière d’une espérance immense, celle de voir enfin se taire les armes après trente ans de souffrances. Mais il porte aussi les ombres d’un réalisme tragique : l’absence des principaux belligérants de terrain et l’élusion de la question des ressources. La paix, pour être plus qu’un mot sur un parchemin, devra affronter ces spectres. Elle dépendra moins de la volonté d’un président américain que de la conversion sincère des cœurs et des intérêts au cœur des Grands Lacs. Autrement, cette « promesse de paix » risque de n’être qu’un autre acte dans la longue tragédie de la région.





Jean Bosco BELL
